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« Echelon » nous écoute

 
Mis à jour le mardi 22 février 2000

PAS plus qu'elle n'a épuisé l'inspiration de John Le Carré, la fin de la guerre froide n'a pas mis un terme à l'espionnage. C'est heureux pour la littérature et beaucoup plus regrettable pour les relations entre « alliés ». Car si la profession se porte bien, elle a aussi, largement, changé de nature. Elle s'intéresse aux sources de ce qui fait aujourd'hui la puissance d'un pays : le militaire toujours, mais aussi, surtout, l'économie, la finance, la haute technologie. Et c'est là que commence le malaise entre « alliés ». Car si l'on en croit - et il y a de bonnes raisons pour cela - le rapport auquel le Parlement européen consacre deux journées d'auditions, mardi 22 et mercredi 23 février, à Bruxelles, les Etats-Unis sont, en la matière, gravement coupables d'abus de position dominante. Ils ont transformé leur système d'écoutes mondiales des télécommunications, monté contre l'URSS durant la guerre froide, en réseau d'espionnage électronique planétaire, à l'occasion mis au service de l'industrie américaine.

L'instrument s'appelle « Echelon », déploie 120 satellites et est exploité dans le cadre d'un accord avec l'Australie, le Canada, la Grande-Bretagne et la Nouvelle-Zélande. C'est une puissante machine d'interception, d'écoute et de décryptage des communications par téléphone, fax ou courrier électronique échangées d'un bout à l'autre de la planète par des gouvernements, des entreprises et des particuliers. Le maître d'oeuvre du système est l'une des deux grandes agences de renseignement américaines, la National Security Agency (NSA, 38 000 employés, 4 milliards de dollars de budget), installée dans le verdoyant Maryland, à quelques encablures de la douce Virginie, qui abrite sa grande soeur, la CIA.

Echelon, bien sûr, sert à la lutte contre le trafic de drogue, le crime organisé, le terrorisme, etc. Mais, selon le rapport du Parlement européen, il est aussi utilisé, dans les domaines de la haute technologie et de la défense, pour fournir aux entreprises américaines des informations piratées auprès de leurs concurrentes européennes afin d'empocher des marchés aux dépens de ces dernières. On dira que les Européens ne sont pas dépourvus de talents en matière d'espionnage industriel. Mais le fond du problème est qu'aucun d'eux ne possède individuellement une machine de la dimension d'Echelon et qu'il leur est difficile de s'entendre en raison du rôle éminent qu'y joue l'un des Quinze, et non des moindres : la Grande-Bretagne. On n'accusera pas ici les Latins, et tout particulièrement les Français, de crise aiguë de paranoïa anti-anglo-saxonne : certaines entreprises allemandes figureraient aussi parmi les victimes d'Echelon. Comme les Etats-Unis ne livrent à leurs alliés que ce qu'ils veulent bien leur livrer des écoutes d'Echelon, ceux-ci sont en congénitale position d'infériorité : ils ne savent pas ce que savent les Américains.

De Washington, et Londres, d'où sont administrés les cours magistraux en libéralisme et loyale concurrence, on aimerait, à tout le moins, des éclaircissements. Par téléphone, fax ou courrier électronique...





Le Monde daté du mercredi 23 février 2000

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